C'est l'hiver à Saint-Setiers il neige sur le bourg (photo) et dans le pays, comme tous les ans.

LA VEILLEE

 

  e vais vous parler d'un temps que les moins de 75 ans ne peuvent pas connaître, l'électricité n'était pas arrivée encore dans la commune. (Saint-Setiers électrifié en 1930). En ce temps là on s'éclairait avec des bougies, des lampes à huile ou à pétrole.

  'automne et les travaux des champs étaient terminés toutes les moissons étaient engrangées, le fourrage des bêtes aussi. La cave avait fait le plein de patates, de chouraves, de topinambours, de raves, dans un coin les carottes étaient stockées sous un tas de terre,   il ne restait plus que les poireaux pointant sous la neige, dernier vestige du jardin. Les échalotes et les oignons ficelés en bottes étaient pendus dans le grenier, les châtaignes, noix et noisettes leur tenant compagnie, la récolte cette année avait été bonne et la population savait qu'elle ne manquerait de rien cet hiver. Le bétail bien au chaud dans l'étable: les vaches au râtelier, les lapins toujours dans leurs clapiers, les poules sur leurs perchoirs. Tout allait pour le mieux, le cochon inconscient du danger continuait de manger et profiter dans son parsou jusqu'à mardi gras ou "on lui ferait sa fête".

  n attendant la reprise du labeur au printemps les gens vivaient au rythme lent de l'hiver. Bien sur il fallait soigner les bêtes, les nourrir et les abreuver, nettoyer les écuries, sortir le fumier et remettre de la litière. Il fallait aussi traire les vaches et mettre les veaux aux pis de leurs mères et plein d'autres tâches pour préparer la reprise au printemps, mais ce n'était rien de comparable avec ce qui les attendait début mars. Alors les gens se réunissaient le soir par groupe de trois ou quatre familles une fois chez l'un, le lendemain chez l'autre et ainsi de suite, généralement dans la pièce principale mais parfois chez les plus pauvres dans la bergerie ou la chaleur des moutons faisait aussi diminuer la consommation du bois de chauffage si rare. Tout cela s'appelait la veillée.

  ans quel but se regroupaient-ils comme ça ?

  En premier lieu par souci d'économie: pour minimiser la consommation des chandelles, du pétrole et du bois de chauffage, puis pour se divertir.. (Eh! oui pas de cinéma, pas de radio, pas de télévision) et aussi pour s'instruire, pour chanter et danser, pour écouter l'histoire du pays par la tradition orale. Il faut dire également qu'à cette époque il n'y avait pas d'assurance sociale, ni de contraception: il en découlait que les familles s'étalaient sur 3 ou 4 générations et vivaient ensemble. La sécurité sociale de ces gens était d'avoir des enfants en nombre suffisant pour qu'ils puissent subvenir à leurs besoins  quand leur santé et leurs forces déclineraient avec l'âge.

  ous sommes au soir du 15 décembre 1926 il est 20h, Adeline termine de ranger les restes du souper, la table est essuyée. Elle s'affaire à mettre du bois dans le cantou avant de faire des crêpes de Sarazin dont  la pâte repose depuis le matin, Laurent son mari sort les cartes pour  la manille et demande à Jean son gendre de mettre un litre de vin sur la table. Renée la femme de Jean fend les châtaignes que l'on grillera plus tard dans la soirée. Andrée la fille de Jean et Renée amuse son frère Lucien  qui n'a pas 2 ans. Des bruits de sabots tapent le sol pour faire tomber la neige au seuil de la porte. Ce sont les premiers voisins qui arrivent. On ôte capes et chapeaux que l'on secoue et que l'on accroche à coté du cantou . Puis les autres voisins tour à tour arrivent ce qui fait 15 adultes et 8 enfants (de 2 à 12 ans). Les hommes s'installent à table  pour jouer à la manille et au jacquet, répartis en 2 tablées . Marguerite la mère d'Adeline arrière grand-mère de Lucien assise sur le marchaband dans le cantou raconte aux enfants ouvrant grand leurs yeux et leurs oreilles, l'histoire du loup du prieuré de la cueuille, il faut dire que la Garitou (Marguerite) est une conteuse réputée et de grand talent.

  ans un coin de la pièce illuminée par un grand feu, les femmes discutent, leurs doigts agiles et rapides s'activent sculptant les napperons toutes tailles qui deviendront de magnifiques broderies. Près  de la porte, comme s'il avait peur de déranger, Georges, le commis, enseigne à un plus jeune l'art de la vannerie. Les enfants jouent rassurés par la chaleur et les papotages des grands, seul les plus petits comme Lucien, ivres de grand air et de sommeil sont au lit. Pour les plus grands, le moment magique des crêpes et des châtaignes est enfin arrivé, la bonne odeur de grillé se répand dans la pièce, la brûlure même sur les mains et la langue est un délice. Laurent égayé par le jeu et le vin saisit son accordéon, les notes de musique s'élèvent bientôt de la cuisine jusqu'au ciel éclairé par l'étoile du berger, les chansons sont reprises en choeur, chacun y va de son refrain, et si parfois les notes sont fausses, la gaîté, elle, est vraie. Mais il est déjà bien tard, il faut songer à rentrer, pour lutter contre le froid mordant, Jean verse à chacun un verre de cette gnole qui vous réjouit le coeur et vous réchauffe le corps. C'était une belle veillée, demain à l'école, les enfants tout en écoutant bien sagement l'instituteur penseront à la prochaine avec impatience.

  insi en était-il des soirées d'hiver d'antan. En faisant ce récit, il m'est venu une idée: éteignez les postes de télévision, invitez vos voisins, dans l'âtre faites un bon feu et comme avant en croquant des châtaignes faites ressurgir du passé ce mot devenu moderne mais hélas galvaudé: la communication.

 

© Jean-Paul PASQUET 2005

© Jean-Paul PASQUET 2005