LA LEGENDE DE LA MANDRAGORE

  Au somment de la colline de Frochet se trouve le berceau d’un animal fabuleux : La Mandragore.

 Cet animal décidément très bizarre avait une tête d’homme, un corps de lion et une queue de serpent.

 Dévorant les troupeaux, faisant mourir de peur les hommes, la Mandragore dévora même la garnison de la ville de Luppé poussant son attaque jusque sous les murs de Limoges.

 On fit alors appel au sire de Joncherolles suzerain du monstre afin qu’il le surveille. La Mandragore accepta mais exigea en échange qu’une fois l’an lui fut livrée une jeune fille habillée en mariée.

 Le sort désigna la fille unique du sire de Joncherolles : Alix. Qui de fait marcha au supplice entourée de sa famille et de tous les habitants des alentours. Mais le fiancé de la belle le chevalier Guyot de Saint-Quentin, prévenu par un messager se rendit au berceau de la Mandragore et là après un combat si rude qu’il marqua la lande et les rochers et fit trembler la montagne, il tua la terrible bête qui finit noyée dans l’étang de Péride.

On peut penser qu’après cet exploit le chevalier fut fêté comme le héros qu’il était.

 Certaines nuits de pleine lune des gémissants étranges retentissent encore sur la lande de Frochet, ce sont les plaintes des jeunes vierges dévorées par le monstre ….

LEGENDES DE SAINT-GERMAIN LAVOLPS

(plateau de Millevaches)

   

LE DERNIER SAUT

  

Au XVIIème siècle les Labarre et Lafeuillade possèdaient le château de St Germain. Parmi les membres de cette ancienne famille se trouvait une jeune fille qui adorait monter à cheval.

 Un beau matin alors qu’elle chevauchait au nord du domaine, une rivière lui apparut : la Diège. Le cheval piaffe et la jeune fille sûre d’elle pense qu’elle faire sauter le cours d’eau à son fier destrier. Elle s’éloigne et lance sa monture au galop, le puissant cheval s’élance au-dessus des flots mais soudain la jeune fille voit avec horreur la berge se rapprocher , dans un ultime réflexe la cavalière éperonne l’animal, mais le saut est trop court pour une réception correcte et le cheval s’effondre sur la berge meurtrière tel un pantin désarticulé se retournant sur lui-même et écraser sa cavalière. Tous les deux sont morts sur le coup….

 Pourquoi cette rivière a surgit de nulle part pour faire obstacle à la cavalière qui se riait de tous les dangers, peut-être pour inciter les gens à la traverser par le pont un peu plus loin et ne plus la défier. Les éléments détestant la prétention des humains….

LE CHARIOT D’OR

 

Cette légende remonte au XVème siècle et évoquent l’histoire des histoires des châteaux de Saint Germain, Rochefort et le Madiolet.

 En cette époque lointaine les gens évoquaient souvent le souterrain qui reliait ces trois fiefs.La légende qui se rattache à ces lieux est celle d’un chariot débordant d’un fabuleux trésor. Bien sûr aujourd’hui les personnes bien renseignées (et certainement intéressées par la légende) vous diront qu’un souterrain long de 8 kilomètres et traversant deux cours d'eau est inimaginable.

 Mais le nom des Templiers ayant été prononcé, le pouvoir des soldats du Christ étant tellement puissant, ne pourrait-on pas aujourd’hui associer ces fiefs de la fière corrèze à ceux de Gisors ou Rennes le Château. Si le cœur vous en dit de vérifier méfiez-vous tout de même du pouvoir des légendes qui refusent d’entrer dans la réalité….

 

CONTES DU HAUT LIMOUSIN

 

LA LEGENDE DU MOULIN DU DIABLE

Il y avait , autrefois , tout près d'Ambazac, un joli moulin dont le meunier était aussi riche qu'ambitieux. Il rêvait de faire de sa fille unique , fort gentille, d'ailleurs , pour une petite paysanne des bords du Beuvret, une grande dame qui possèderait un beau château et roulerait carrosse , ni plus ni moins qu'une reine. Et comme ce meunier unissait à ses autres qualités ou défauts une forte dose d'originalité, il s'était mis dans la tête - et il avait la tête dure- que son gendre devrait avoir des dents en or. C'est donc en vain que les prétendants se présentaient en foule au moulin : ils étaient tous éconduits par l 'étrange meunier qui s'obstinait dans ses exigences. La malheureuse se demandait déjà , non sans inquiétude, si elle ne serait pas condamnée, par suite de l'originalité paternelle, à rester vieille fille, quoiqu'elle ne se sentit pas le moindre attrait pour cette vocation. Or , voici que par un beau matin de juin, où les oiseaux lançaient leurs plus joyeuses chansons dans l'air tout parfumé des senteur du foin coupé, un jeune homme fort élégant se présenta à la porte du moulinet , sans perdre de temps , après les salutations d'usage, demanda au meunier la main de sa fille. " Vous connaissez, lui dit celui ci, les conditions exigées pour devenir mon gendre. Il faut être très fort…
- Je le suis autant et plus que tout autre. - Et avoir des dents en or… "
Le meunier n'avait pas fini de parler que le jeune homme avait ouvert la bouche pour lui montrer une double rangée de dents étincelantes. Séance tenante et sans même prendre l'avis de la jeune fille, le marché fut conclu.
- " Et maintenant que j'ai vu vos dents , reprit le meunier , vous allez me montrer votre force, et pour cela , il faut que demain matin , avant le chant du coq, vous ayez amené juste au dessus de la roue de mon moulin le ruisseau qui coule là -bas, derrière ces rochers , et dont je n'ai que le trop-plein.


-" Beau -père , s'écria le jeune homme , vous serez obéi. " Et il disparut pendant que le meunier courait conter à ses voisins qu'il avait enfin trouvé le gendre depuis si longtemps rêvé. Mais les braves gens du village n'eurent pas de peine à comprendre que cela n'était pas naturel et ils n'eurent qu'une voix pour crier au meunier :" Mais, malheureux , c'est au Diable lui-même que tu vas donner ta fille ! " On ne tarda pas longtemps à en avoir la preuve ; au douzième coup de minuit , dans le petit vallon d'ordinaire si tranquille où coule le Beuvret, un bruit formidable s'éleva soudain., pareil au mugissement des vagues de la mer soulevée par la tempête, pendant que du milieu des rochers de la rive partaient de sinistres craquements.

On eût dit que la terre allait s'entr'ouvrir et livrer passage aux flammes de l'enfer. C'étaient les eaux du Beuvret qui, poussées par le souffle impétueux du démon , couraient droit au moulin à travers les rochers et les broussailles. Le meunier , plus mort que vif , maudissait déjà son odieux marché ; mais il ne savait où donner de la tête. Tout le village était sur pied et, pendant qu'on se demandait avec angoisse ce qui allait arriver, quelqu'un cria qu'il fallait faire perdre au Diable son pari. " Sans doute , balbutia le meunier , mais comment m'y prendre ?"
-" Monte vite dans le poulailler , reprit l'autre , et réveille les poules pour que le coq chante avant que le Diable ait fini. " Sitôt dit , sitôt fait, et à peine le coq eut-il chanté que le Diable, furieux de n'avoir pu réussir dans son entreprise, s'enfuit en grinçant des dents. Cependant , les eaux du Beuvret , que ne poussait plus le souffle de l'enfer , reprirent aussitôt leur cours naturel. Et c'est depuis ce temps que l'on peut voir, un peu au dessus du Moulin du Diable , un coude brusque formé par le ruisseau au point précis où le Diable fut surpris par le chant du coq.

"La possédée du Cantalou"

Une tradition très répandue dans la commune de Pierrefitte et aux environs assure que , vers 1790 , le curé de la paroisse , M. L'abbé Fouilloux, fut appelé à exorciser une jeune fille. […] Cette fille se rendait à Espartignac le jour de la fête votive(Saint Martial), accompagnée d'une camarade. Chemin faisant , elle est accostée par un garçon inconnu, avec qui la conversation s'engage. " Je vais à la fête votive, dit la jeune fille au jeune homme et je danserai, serait ce avec le Diable. " L'inconnu accompagne ces deux personnes à Espartignac , les invite à manger du poisson , dont il est porteur,et danse avec elles. Tout à coup , on voit sortir des flammes de la bouche de la jeune fille qui avait tant voulu de ce plaisir : elle était possédée… Et tous les jours , depuis lors , jusqu'au moment de l'exorcisme, à la nuit tombante , on la voyait courir malgré elle, en poussant des cris affreux , vers un lieu sauvage que l'on précise encore : Le Coutalou.

"La dame de Montlaur"

Sur l'un des angles de la façade de l'église de Crocq, du côté du cimetière, on voit une petite tourelle à toit conique qui a l'air d'une lanterne suspendue au-dessus des trépassés, comme pour honorer leur mémoire. Voici la légende qui s'y rattache : Le seigneur de Crocq était un homme dur et avare, sa femme, au contraire, la dame de Montlaur était douce et compatissante ; son plus grand plaisir, aussitôt que son mari avait quitté le château, était d'aller porter ses consolations aux malheureux. Un jour que la bonne dame croyait le baron parti pour la chasse, elle s'empressa de garnir son tablier de pains pour quelques familles pauvres, mais un malheureux hasard voulût que le vilain noble rentrât plus tôt que de coutume, et rencontrât sur la place sa femme avec sa charge bienfaisante. " Que portez-vous là ? lui dit- il brusquement.. Monseigneur, ce sont des fleurs pour la Sainte Vierge "répondit en tremblant la charitable châtelaine. Le baron voyant à l'air embarrassé de sa femme qu'elle pouvait bien se servir d'un mensonge pieux pour cacher une bonne œuvre, rabattit le tablier qui causait ses soupçons et…à la grande surprise de la bonne dame, il s'en échappa des fleurs. La vertueuse baronne ne pouvait mentir et la mère de notre sauveur était venue à son aide. A quelque temps de là, les pauvres de Crocq eurent à pleurer la perte de leur bienfaitrice ; cependant elle ne les a pas abandonnés totalement : à l'approche d'un orage menaçant, lorsque le ciel est en courroux, on voit une petite flamme bleue qui vacille sur le toit pointu d'un petit clocheton. C'est l'âme de la bonne châtelaine qui vient veiller sur les habitants de Crocq.

"Casser son écuelle"

De celui qui vient de mourir, on dit aujourd'hui, avec quelque désinvolture, qu' "il a cassé sa pipe ". Jadis et naguère, les Limousins "cassaient leur écuelle" (plutôt en haut Limousin) ou "laissaient leur écuelle" (en bas Limousin ). D'où vient cette expression ?

Il faut d'abord savoir, pour la bien comprendre, que la vaisselle était réduite, jusqu'au début du XXème siècle, dans les campagnes mais aussi dans les quartiers populaires des villes, aux plus élémentaires besoins, comme en témoignent les inventaires après décès. Jusqu'au XIXème, cette vaisselle était fabriquée et vernie par les potiers, ceux de Duris, de Magnac-Bourg, de Rochechouart, de Thiat, par exemple.

Pour cette raison essentielle, et parce que chacun aimait bien conserver son propre couvert, le père de famille, plus encore que son épouse, s'attribuait une écuelle qui avait valeur symbolique parce qu'on y prenait, sous forme de soupe, l'essentiel de l'alimentation, quelquefois au lever (préparée la veille, elle coumait après au foyer), au déjeuner et au ... souper. La plupart des hommes ne trouvaient bonne la soupe que dans leur écuelle qui n'était pas souvent lavée, mais retournée sur la table - et marquait la place réservée au pater familias - ou sur la maie.

"Attachée au propriétaire"

"Dans le temps ", la soupe était la vie, comme l'écuelle attachée à son propriétaire. Si elle venait à se fendre, on se hâtait de la cercler d'un fil de fer, lo fresso ou même d'en maintenir les deux parties avec une agraffe métallique. Quand on devait utiliser une écuelle neuve, il fallait auparavant, dit Albert Goursaud, l'assainir, c'est à dire l'emplir de cendre, la mettre dans le four chaud pour qu'elle craquelle et perde son odeur de terre argileuse.

Aussi, quand survenait un décès, on ne séparait pas la personne et l'écuelle qui l'avait nourri et accompagné souvent dès l'enfance. Elle était placée au chevet du mort, remplie d'eau bénite, avec le brin de buis servant d'aspersoir : elle devenait ainsi pourvoyeuse d'éternité. Quand le cortège - le cercueil porté à l'épaule, jadis le corps dans un drap blanc cousu - quittait la maison pour suivre, jusqu'à l'église, le "chemin des morts ", l'écuelle l'accompagnait. Selon les pays limousins et les coutumes locales, elle était soit brisée à la sortie du territoire familier, le village ou hameau, sur le socle de la croix de carrefour, soit déposée sur la tombe (on peut encore voir quelque bols, à défaut d'écuelles, sur les tombes des cimetières de la Basse Marche).

L'écuelle est dite, en haut Limousin escunlo ou escueilo et plutôt escudélo en Corrèze. La petite écuelle était escunlou et son contenant l'escuélado ou escunlado.

Béronie, dans son dictionnaire (1823), dit qu'aux environs de Tulle " chaque membre de la famille a une écuelle particulière (et que) les filles qui entrent dans une maison y en apportent ordinairement une ". Il ajoute que dans le quartier du Trech " quelques hommes joyeux avaient formé une société bachique (et) servaient au lieu de verres, de petites écuelles ". Ils en attachèrent même au mai qu'on plantait à cette époque. Aussi avait-on appelé les habitants du quartier, lous Escunlous

"Mort aux chèvres limousines"

Le 10 juillet 1874, le procureur du Roi, Rivaud, publiait une ordonnance de MM. les officiers de la maîtrise des eaux et forêts du Limousin, visant à limiter le nombre de chèvres.

"Dévastés par les abroutissements de ces bestiaux qui sont un v&ritable poison", les cantons n'arrivaient plus à fournir assez de bois pour le chauffage et les constructions des seigneurs, bourgeois et propriétaires principaux.

A vis était donc fait à tous les participants, manants et habitants que désormais le nombre de chèvres serait limité à deux par bourg, une par village, et une par hameau d'au moins six feux.

En cas de désobéissance, dix livres d'amende étaient infligées, et si les gardes n'étaient pas assez nombreux pour agir, autorisation était donnée aux seigneurs, bourgeois et propriétaires principaux de dénoncer les tricheurs au premier notaire ou au serment royal.

Dix livres d'amende étaient aussi infligées si les chèvres paissaient dans le bois ou le long des haies, et toujours dix livres d'amende si le pâtre ne les tenait pas en laisse avec une corde.

Le 23 novembre 1790, le Conseil Départemental de la Creuse prenait une décision encore plus énergique:

"L'interdiction de l'élevage des chèvres", "cet ennemi pestilentiel"(sic).

Tous les propriétaires laboureurs ou fermiers étaient autorisés à tuer celles qui "se trouveraient sur leur héritages".

Et c'est ainsi que les haies vives subsistèrent, pour le chauffage de certains et pour la protection des cultures.

Mais comment firent les mères de famille paysannes pour nourrir leur petits-enfants, avec la suppression de ce lait de chèvre utilisé jusqu'alors en grande quantité, mystère?

"Lo merdoulado"
des jeunes mariés Tullistes

Béronie a raconté cette coutume grotesque dans son "Dictionnaire patois", "cérémonie" à laquelle il avait assisté.

Le dimanche précédent le jour de carnaval, vers midi, trois ou quatre enfants miséreux sortaient de l'hôpital de Tulle, l'un portant un tambour sur lequel il battait un air sans mesure appelé "lo merdoulado", un autre portant, en haut d'une perche de 15 pieds, un pot d'excréments fumants.

Le cortège allait d'abord battre un ban à la porte du vicomte des Echelles, puis à celle des officiers de justice, qui suivaient le pot sur un monticule appelé le puy Saint Clair.

Sur ce puy devaient se trouver les manants et habitants de Tulle mariés dans l'année. Le greffier faisait appel, le Juge et le Procureur infligeant des amendes aux absents.

Chaque jeune marié devait jeter une pierre sur le pot, pulvérisé ensuite à coup de cailloux par les enfants, qui devaient pousser des hurlements le plus fort possible.

Béronie précisait: "Il paraît que les jeunes gens par là s'étaient affranchis du droit de cuissage (des vierges) par les seigneurs, par ce tribut avilissant."

Il fallut attendre 1789 pour assister à la suppression de cette coutume d'initiative "noble".

Le conte de la roue à moudre du moulin Champeaux

Pierre GANDOIS


     L’histoire de la roue à moudre du moulin Champeau a pour cadre la Vézère, dans sa partie qui est au nord du bourg de Bugeat, et au sud du village de Mouriéras, là où se trouve un moulin à moudre les céréales, le moulin Champeau, alimenté par les eaux de la Vézère, dont un canal dérive une partie du flot, créant un courant d’eau qui fait tourner un moulin à aubes. Cette histoire, en ce début des années 2000, un petit enfant pourrait l’entendre raconter par un arrière-grand-père centenaire. Cela se passait en effet dans ces années où la France et l'Allemagne s'affrontaient en Afrique dans des escarmouches qui ne permettaient pas de deviner que se préparait la tragédie de la Grande Guerre, et vers cette époque où le bâtiment de l’école des garçons et de la mairie de Bugeat était construit, tout à côté de l’église ; on était donc dans les années 1910-1911.

     Dans ces jours de la fin de l’été 1911, d’un été qui avait été peu ensoleillé et pluvieux, cette nouvelle école de Bugeat, tout juste construite, magnifique dans son granit pailleté de mica, avait commencé à agiter les esprits dans le bourg de Bugeat et dans les villages des alentours. Les discussions allaient bon train, et la question qui préoccupait beaucoup de pères et de mères de famille était de savoir quand et comment leurs enfants allaient pouvoir se rendre à cette école. La rentrée n'aurait peut-être pas lieu à la date qui avait été prévue et affichée à la porte de la mairie, pour beaucoup de ces enfants. Les pluies avaient fait prendre du retard dans les travaux des champs, et garçons et filles devaient aller dans les prairies et dans les terres labourées pour aider aux récoltes.

     Et puis, dans quelques fermes des collines qui dominent Mouriéras, une autre question se posait : comment les enfants, les plus petits, mais aussi ceux des grandes classes de l'école primaire, allaient-ils pouvoir se rendre chaque jour de la semaine, mais pas le jeudi bien sûr, à leur école ? C'est que les campagnes de cette époque-là étaient couvertes de cultures, de prairies, de fermes, mais les chemins étaient en mauvais état, et les ponts sur les ruisseaux et les rivières étaient rares, et parfois branlants. Et il y avait un hameau, celui qui était le plus proche du moulin Champeau, celui où vivait le meunier ( et son fils, comme dans la fable de La Fontaine ), qui était mal desservi par les routes et les chemins. Pour tout dire, on ne pouvait aller de ce hameau jusqu'à Bugeat qu'en franchissant le gué d'un petit ruisseau affluent de la Vézère qui rejoignait la rivière au droit du moulin Champeau, ou bien en faisant un grand détour par des chemins caillouteux.

     Pas question pour les enfants du hameau, et pour le fils du meunier qui était le plus jeune de ces enfants, de faire le grand détour qui évitait le passage à gué du ruisseau, c'était trop long, trop fatiguant. Le fils du meunier avait sept ans, et faire six kilomètres pour se rendre à l'école était hors de question. Prendre le raccourci qui mettait l'école à deux kilomètres du village ? Oui, mais comment passer le ruisseau pendant les mois d'hiver, au moment où les pluies grossissaient.

     Il ne se passa rien dans le hameau jusqu'au jour de la rentrée des classes. Ce matin-là, il pleuvait, comme il avait plu depuis des jours et des jours, et le ruisseau du moulin Champeau était gros comme jamais. La petite troupe d'enfants avait quitté le hameau en direction du moulin Champeau, sachant qu'on ne pourrait pas franchir le ruisseau et rejoindre Bugeat et l’école, mais filles et garçons étaient partis de bon matin tellement ils avaient envie d'aller à cette école qui faisait peur et rêver à la fois. En approchant du moulin, du ruisseau, de la Vézère, le fils du meunier fut le premier à se rendre compte que l'on n'entendait plus le bruit de la roue à aubes, et le son particulier de la meule courante qui frotte sur la meule dormante pour écraser les grains de sarrasin ou de seigle. Le moulin avait été débrayé !

     Cela était inconcevable à cette époque de l'année où l'on ne pouvait pas dire au meunier, comme dans la chanson : "meunier, tu dors", tant le brave homme travaillait, du matin au soir. Et puis, miracle ! Il y avait un pont sur le ruisseau torrentueux, une large et épaisse pierre circulaire, percée en son centre, la roue tournante du moulin, qui avait quitté l'abri de granit couvert de chaume du moulin Champeau, et qui s'était posée, comme un mégalithe massif qui défiait les flots, sur le petit ruisseau.

     Les enfants, sans comprendre, franchirent le pont de pierre et arrivèrent bien à l'heure à leur école. Et il en fut de même le jour suivant, et encore le jour d'après, et les jours suivants. Tout au long de cet automne, on mangea un peu moins souvent des galétous à la farine de blé noir dans les fermes des environs de Mouriéras ; le moulin avait été débrayé, la roue enlevée, la farine manqua ( puis, rapidement, la solidarité des campagnes joua et les fermes purent faire moudre leurs grains dans un autre moulin ). Mais les enfants allaient à l'école et on n'entendait personne se plaindre.

     Il fallut quelques jours pour comprendre cet évènement extraordinaire qui avait vu une roue à moudre d'un moulin se transformer en pont sur un ruisseau en crue. Ce qu'il y avait à comprendre, c'était qu'un homme calme et courageux, le meunier, avait passé une grande partie de la nuit, seul dans le noir, sous la pluie, à faire bouger cette énorme roue à moudre, si lourde, centimètre par centimètre, au prix d’un immense effort, pour lui faire parcourir les quelques mètres séparant le moulin du ruisseau ; il avait sacrifié ce qui lui tenait tant à cœur, son travail, son gagne-pain, pour faire passer son fils et les autres enfants des hameaux au-dessus de ce ruisseau boueux vers l'école où ils allaient apprendre ce qu'il faut savoir pour que la vie dans ces campagnes devienne moins difficile.

     Cette énorme pierre que le meunier, de la seule force de ses bras, avait déplacé pendant la nuit, les promeneurs d'aujourd'hui peuvent encore la voir, égarée sur les bords de la Vézère ; cette pierre leur rappelle, s'il connaissent cette histoire, qu'il était une fois une roue à moudre, un moulin, des enfants et leur école, et un meunier plein de courage et de générosité.

 

 Jean-Paul PASQUET 2005